A une autre époque, l’Homme ne savait pas compter. Ou plus
ou moins jusqu’à trois. Toi, moi et l’autre. L’année de naissance, l’année de la
marche, l’année du sevrage*. Depuis, on a sacrément évolué.
L’Homme a découvert/crée/inventé les chiffres, puis les
nombres.
Il a chiffré les secondes, les heures et les années. Ses
années.
Depuis, on a un peu dérivé mais ce n’est pas le sujet.
Alors maintenant, on compte.
Et c’est devenu un élément clé de notre identité. Sur les
étiquettes, sur les fiches de transmission, en première ligne des
comptes-rendus... A l’hôpital, les patients se définissent par un nom, un
genre, un âge et une pathologie. Comme un tableau vivant, que quelques
esquisses de trait suffiraient à compléter.
Un tableau d’un patient.
Cela suffit-il pour autant à deviner vraiment qui il est ?
Cela suffit-il à entre-apercevoir l’individu derrière le
malade ?
Depuis quelques mois, j’ai l’impression qu’il y a un
problème dans l’affaire.
Etienne a 88 ans et un cancer pulmonaire multi-métastasé de
découverte quasi-fortuite. Annoncé. Lui et sa famille sont dévastés. Ce banal
essoufflement à l’effort, ils croyaient que c’était la vieillerie. En réalité,
c’est la fin qui frappe à la porte. Etienne est en pleine possession de ses moyens. Un homme
jusqu’à présent dans la force de l’âge, moins vingt ans. Qui aime tendrement
son épouse, ses enfants, ses petits-enfants. Autonome, hyper-actif, plus sportif et endurant que moi.
Avant d’avoir un cancer, Etienne a 88 ans. Et à 88 ans, un
méchant cancer comme celui-là, on n’y touche pas. Etienne, en moins d’un mois
va mourir à l’hôpital. Le cœur dans la gorge à cause de cette chienne de vie
qui lui pourrira un départ qu’il espérait doux. Un départ dans la douleur et
sous les yeux de sa chère épouse, compagne de 60 ans d’instants à deux.
Et Etienne n’accepte pas. A l’hôpital, on trouve ça moche
son histoire.
C’est moche mais bon, il a 88 ans. Alors ça va. Enfin c’est
moins pire. Enfin…
J’ai mal à mon cœur.
Le cancer d’Etienne est-il moins méchant parce qu’il a déjà
88 ans ?
Être un vieux très vieux l’aidera-t-il à accepter que les
médecins ont décidé de ne pas le soigner son cancer ? Acceptera-t-il cet
avis qu’au jeu du bénéfice/risque, il y a plus de risques à tenter quelque
chose pour sauver l’homme de 88 ans de l’étiquette ? Ce même homme
qui pourtant donne l’impression à tous et à lui-même, surtout à lui-même de
n’avoir pas dépassé les 70 ans. Est-ce un lot de consolation de savoir que d’autres
n’ont pas eu la chance de vivre aussi longtemps ? Se sentira-t-il mieux,
lui, pour autant ?
Et que dire de Suzanne, doit-elle s’accrocher, elle que la
vie a vilainement amochée ? Grabataire à 70 ans, en rupture de tous ses
loisirs, elle qui n’a plus de famille, qui ne voit plus personne. Elle, devant
qui on fuit le regard quand elle évoque son envie de mourir. Parce qu’à 70 ans « seulement », elle se sent plus
vieille qu’une bicentenaire.
Et si quelqu’un là-haut, dans son bureau du sommet de la pyramide,
a décidé que 70 ans, c’était jeune, doit-elle pour autant accepter les
remontrances des soignants choqués par sa tentative de suicide sur son lit
d’hôpital. Doit-on se sentir fiers de l’avoir « récupérée », elle qui
avait le sourire en se croyant partir enfin ?
Quand est-ce qu’on devient vieux ? Quand est-ce qu’on
n’est plus jeune ? Jusqu’à quel âge la vie vaut-elle d’être vécue ?
Est-ce qu’on peut vraiment juger de ça avec des chiffres ?
Hier, un monsieur de 90 ans s’est excusé d’avoir encore de
l’humour en riant. Et d’être encore un incorrigible gourmand. Et il est
sacrément bien conservé.
Y a forcément un lien de cause à effets. Niveau de preuve
moi-même.
Conflits d’intérêts : Les macarons du deuxième tiroir
de sa table de nuit.
Y en aurai des tas, des façons de compter son âge.
Suffit de
choisir celui qui nous va.
Le corps, la tête, les souvenirs, la joie, l’allant, la
tristesse, les amis, les amours, les fous-rires, la passion, la gourmandise,
les siestes crapuleuses, le charme, la drague, la retenue…
On pourrait avoir le droit d’être vieux
à 20 ans, jeune à 80.
Éviter la déprime des quarantenaires qui voient la bouteille
de vie à moitié vide.
Une personne, c’est plein de choses, ça prend plein de place
à décrire, beaucoup ne tiendraient pas sur une feuille A4. Qu’être vieux ou
jeune, parfois ça ne puisse tenir qu’à un ou deux chiffres, c’est triste.
Et si on bousculait les codes ?
Et si on arrêtait un peu de compter avec des chiffres ?
*Jean Mc Auel, Les enfants de la Terre.
3 commentaires:
Votre article "dignité mes fesses" cité dans RUE 89;
Qui plus est dans un article écrit par un medecin (C'est flagrant puisque votre post est précedé de l'adjectif "simple" lol)
félicitations pour votre blog et vos prises de positions
jérôme kiné
VOICI LE LIEN
http://www.rue89.com/2012/09/06/sur-twitter-la-fronde-de-medecins-20-contre-les-deserts-medicaux-235107
Jérôme
Ne pas soigner un "vieux", je croyais que c'était dépassé comme état d'esprit, et je suis attristée d'apprendre qu'en 2012 on en est encore là. Tu as raison, il y a des vieux jeunes et des jeunes vieux, des vieillards en forme et des jeunes fatigués...
Très beau billet, comme à chaque fois. Merci.
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